Ce n’était pas à proprement parler un petit bateau. Mais la tempête prenait des proportions invraisemblables, surtout dans cette partie de l’océan généralement peu battue par les vents et au sein de laquelle n’étaient jamais nées de vague fatale. En cette fin d’après midi cependant, le ciel était noir d’encre et il semblait difficile de croire qu’il ne fit pas nuit tant le jour était blafard. Les vagues étaient d’un gris fadasse et presque malsain, couronnées d’écume dont le blanc était rendu jaunâtre par l’étrange luminosité ambiante.
Radamanthe ne voyait dans cette tempête qu’une bonne occasion pour lui de se créer des sensations en plongeant sous les énormes vagues ou en se laissant entraîner par le turbulences qu’elles créaient dans les profondeurs.
C’était alors qu’il était au sommet d’une vague qui surmontait bien ses voisines de quinze pieds qu’il avait vu le bateau pour la première fois. Il luttait contre la force du vent et lorsque qu’une autre vague le percha sur sa crête ce fut pour remarquer que l’un des deux mats venait de se briser. Les Mabden auraient du replier la voilure depuis longtemps. Enfin il n’y connaissait pas grand-chose en navigation mais il lui semblait que…Le grand mat se brisa à son tour et cette fois le navire pencha dangereusement sur le côté, entraîné par la voilure carrée gavée d’eau, se retrouvant vite par le travers, offrant à la fureur des vagues son côté gauche rondelet.
Ils vont tous mourir... murmura t-il et l’instant suivant il nageait en direction du navire en perdition.
Le temps qu’il parvienne dans son sillage, le bâtiment couché sur le flanc embarquait de l’eau à chaque vague et il lui sembla qu’il avait déjà commencé à couler. Chaque nouvelle vague le frappait tel un espadon en colère à qui un requin disputait son territoire.
Radamanthe prenant grands risques (mais n’aimait il pas cela) jaillit des flots pour enrouler ses bras autour du mat de misaine, se tortillant en l’air pour se débarasser des cordages qui s’enroulaient tels les tentacules d’une pieuvre géante autour de sa queue de poisson.
Au prix de louables efforts, il parvient à se rapprocher du bateau et même à jeter un œil par le vaste hublot dont le verre était fendu.
Tout était sans dessus-dessous dans la cabine et un homme était allongé sur le sol de bois sombre, ses deux bras écartés en croix, sa chevelure étalée comme autant d’algues souples. Sur sa chemise à larges manches, d’un blanc immaculé, s’étalait une tache carmin et le jeune prince su de suite que c’était du sang.
Il se pinça les lèvres juste après avoir laissé échapper un O de surprise.
Le navire craquait de partout et de partout s’élevaient des hurlements, d’hommes et des femmes, le son tragique et frénétique d’une cloche.
Radamanthe se sentait malheureux et impuissant. Il ne pouvait à lui seul empêcher le navire d’être la proie des flots déchaînés et pas plus il ne pouvait entrer par ce hublot pour aller porter secours au jeune humain.
Se cramponnant au mat d’un bras il martela le verre du hublot qui finit par céder mais ce geste était en pure perte. Il n’avait qu’une queue de poisson là où une paire de jambes lui aurait été nécessaire…
Son sentiment d’impuissance lui faisait mal et il ne quittait pas des yeux le visage gracieux de ce Mabden bléssé. Mais que pouvait il faire ?
Ce fut le bateau qui lui fournit la réponse en se rompant par le milieu sous l’ultime coup de bélier de l’océan en colère.
Le sirène lacha prise et tomba dans les flots, évitant de justesse plusieurs morceaux de bois.
S’éloignant le cœur lourd, se refusant à voir la mort de tous ces humains. Il finit par se retourner.
Plus rien.
Plus rien hormis quelques débris épars qui flottaient ça et là attestant de la lutte ultime qu’avait livré le bateau contre la force rageuse de la tempête. Plus rien. Et il n’avait rien pu faire.
Rien pour ces humains , rien pour celui qui perdait son sang.
La tête basse, il se résignait lorsqu’au loin il cru discerner un débris auquel une forme s’accrochait. Vite, vite ! Sauver ce qui pouvait encore l’être ! Son cœur battait vite et fort dans sa poitrine lorsqu’il s’approcha. Un grand sourire éclaira son visage lorsqu’il reconnu le survivant à sa chevelure et à sa chemise blanche qui maintenant trempée lui collait à la peau.
Les longues mains fines qui s’accrochaient à la pièce de bois.
Vivant il était vivant.
Radamanthe passa une main autour de la taille de l’humain, une autre sous son bras et l’entraîna ainsi vers la côté, là où le vent serait moins violent. Le voyage fut long mais la tempête avait cessé presqu’à l’instant où elle avait eu raison du navire…L’océan était toujours le plus fort…
Sur la côte il y avait des grottes à demi sous marines qu’il connaissait bien car il était venu y jouer souvent , aux pirates, lorsqu’il était bien plus jeune. L’une d’elle était tapissée d’algues brillantes qui lui donnaient l’aspect d’un écrin doré.
Ce fut là qu’il déposa sa charge, avec précaution, sur le sable scintillant, jonché de petits coquillages et d’étoiles de mer.
Vivant mais à peine.
TBC